VIOLENCE, LIBERTE ET CARICATURE

UN REGARD DE CROYANT ET D’HISTORIEN – Bernadette Masereel.

La mort par décapitation de Samuel Paty le 17 octobre 2020 à Conflans-Sainte-Honorine m’a bouleversée. Je vis actuellement à Chimay, ville jumelée avec Conflans-Sainte-Honorine et je ne peux oublier que j’ai enseigné l’histoire pendant 37 ans.

Au-delà de l’émotion, j’ai voulu mettre de l’ordre dans mes idées et, pour lutter contre « l’obscurantisme qui tue », ai choisi comme arme, la pédagogie et les mots. 

Pour Emmanuel Macron, nous devons cesser de nous laisser aveugler et il est bon que « la peur change de camp ». François Mauriac écrivait : « la peur est le commencement de la sagesse ». Soit, mais par quoi doit-elle être suivie ou plutôt accompagnée? Voici une réponse, précédée de quelques réflexions au sujet de la violence, de la liberté d’expression et enfin de la caricature. Elle n’engage que moi et je serais heureuse qu’elle soit débattue. 

  1. LA VIOLENCE 

Personne ne contestera que la violence soit presque aussi ancienne que l’humanité. Elle est diverse et souvent méconnue, ignorée. La misère est une barbarie. La traite des êtres humains en est une autre. 

Œil pour œil, dent pour dent. Barbarie pour barbarie. Telle était la loi du talion dont les premiers signes apparaissent dans le code d’Hammourabi en 1730 avant notre ère et que l’on retrouve à plusieurs reprises dans la Bible. Quant à la Loi salique (VIe siècle, Royaume des Francs), elle tentait d’établir une tarification des amendes afin d’empêcher la vengeance privée. Aujourd’hui, pour les États occidentaux, rien ne peut justifier la violence. Elle doit être combattue. Mais il n’en a pas toujours été ainsi. Les Occidentaux en ont été, comme tous les autres,  à la fois victimes et auteurs.  

Plutôt qu’une liste exhaustive et interminable, je cite deux exemples. D’une part, les chrétiens ont été à plusieurs reprises violemment persécutés dans l’Empire Romain. Ils le sont encore aujourd’hui dans nombre de pays. D’autre part, au XIVe siècle, des chrétiens ont cherché des boucs émissaires à la terrible épidémie de peste noire et ont massacré plusieurs communautés juives, à Bruxelles ou à Cologne, par exemple. 


Massacre des Juifs  à Bruxelles et à Cologne (Annales de Gilles Muisi – Bruxelles, 1349) 

Certains non chrétiens n’ont pas été de reste. Il serait un peu court d’oublier que la Révolution Française qui prétendait instaurer la liberté, s’est imposée un moment par la Terreur. Pour ce faire, Robespierre a utilisé la guillotine, moyen égalitaire, rapide et efficace, « qui supprimait», disait-on,  la barbarie des tortures du passé ! Il fit « rouler » ainsi quarante mille têtes. La liberté était à ce prix, croyait-il. C’était, il est vrai, il y a un peu plus de deux cents ans. 


« Robespierre, guillotinant le bourreau après avoir fait guillotiner tous les Français »  

Gravure de 1794 

Hitler et les Nazis  n’étaient pas chrétiens et ont programmé le génocide des juifs il y a moins d’un siècle. Ils portent de lourdes responsabilités dans les 50 à 70 millions de victimes de la seconde guerre mondiale. Staline a martyrisé son propre peuple. On estime à 15 millions le nombre de ses victimes. 

À qui l’histoire attribuera-elle la responsabilité de la mort, en plein XXIe siècle, de milliers de migrants en Méditerranée ? 

À quoi sert ce  « devoir de mémoire » ?  À nous rappeler que les religions, pas seulement l’islam, peuvent être détournées de leur objectif de paix et que des  idéologies ou des intérêts politiques ou économiques peuvent également semer la terreur.  

Je condamne la violence… sans arrogance. Je suis vigilante, tout azimut. 

  1. LA LIBERTE D’EXPRESSION 

D’une part, part, rien ne peut justifier de tuer. D’autre part, l’homme est libre, par nature. Il arrive que l’homme manque de respect envers l’autre. L’État légifère à ce sujet. Certains manques de respect sont tolérés, d’autres non. La loi peut être critiquée et combattue de diverses manières mais, en attendant qu’elle soit modifiée, elle doit être appliquée. Dans un  État de droit, il en est toujours ainsi. Pour vivre ensemble, nous n’avons pas d’autre solution que de respecter la loi du pays où l’on vit. 

Certains manques de respect peuvent « expliquer » un assassinat et conférer à l’assassin des circonstances atténuantes mais sans plus. 

Il est vrai que l’homme, occidental ou non, ne peut échapper à certaines contradictions. Le respect de la vie et la liberté d’expression sont balisés de manière différente selon le lieu, le temps et les croyances. 

Ainsi, la peine de mort, sorte d’assassinat légal, est aujourd’hui refusée par la majeure partie des États, mais acceptée par une minorité. Autre exemple, en  Occident, la loi considère que  l’avortement et l’euthanasie ne constituent pas un assassinat et peuvent être pratiqués dans certains cas  alors que des croyants considèrent que ces crimes sont les plus odieux de tous puisqu’ils s’en prennent à des êtres humains, faibles et sans défense. En terre d’islam, le blasphème peut être  passible de la peine de mort. En Occident, une telle conception est inimaginable : en quelque sorte, le droit au blasphème est le corollaire de la liberté de religion.  

Dans une démocratie, la liberté d’expression est considérée comme indispensable au progrès. Elle a été conquise au prix fort, souvent, celui de la violence ! Raison de plus, diront certains, de la conserver. Elle est donc protégée par la loi. Le vivre ensemble implique de la respecter.

Selon la Genèse, Dieu a créé l’homme libre. Dans le Nouveau Testament, Jésus n’incite ni à la violence ni à la désobéissance civile. Rendez à César ce qui est à César, à Dieu ce qui est à Dieu, dit-il aux pharisiens. Mails il est dur en parole envers les scribes et  les Pharisiens, formalistes et orgueilleux. Il utilise le « droit d’offenser » et une forme de caricature : ce sont des hypocrites, des sépulcres blanchis (Mt, 23, 23 ; 27). Être confronté à des paroles tranchantes permet de se questionner soi-même et de corriger sa trajectoire. N’est-ce pas à un scribe que Jésus adresse finalement cette parole : « Tu n’es pas loin du Royaume de Dieu » (Mc 12, 34) ? 

Je respecte la loi qui balise la vie sociale et la liberté d’expression, porteuse de progrès. 

  1. LA CARICATURE 

La caricature existe depuis au moins près de deux millénaires dans la culture judéo-chrétienne, marquée à la fois par la Grèce et par Rome.  

Jésus lui-même a été condamné et crucifié sur base d’une sorte de caricature : couronné d’épine, revêtu d’un manteau de pourpre, celui-ci a été crucifié avec le titulus (inscription) suivant : Jésus, roi des juifs, ce que, d’après les évangiles, il n’a jamais revendiqué. Les premiers chrétiens aussi ont été victimes de caricatures. 

La caricature a pour objectif de tourner en ridicule ou de remettre en question. Elle peut être ressentie différemment, comme un encouragement à se corriger, comme un manque de respect, une agression et même comme une incitation à la violence. 

Elle est utilisée par les tenants de la liberté d’expression, les sages, les provocateurs ou tout simplement par les agents économiques. À ce sujet, l’exemple de la chaîne de magasins de chaussures Brantano (Belgique – 2003) est éclairant. Pour promouvoir un produit, Brantano fait paraître une annonce publicitaire qui caricature la crucifixion du Christ.  À la suite de plusieurs plaintes, le JEP (Jury d’Éthique Publicitaire) juge cette publicité « choquante, offensante, irrespectueuse pour les chrétiens » et la fait retirer. 

 Après le dernier attentat de Nice, le premier ministre canadien, Trudeau  déclare publiquement que la liberté d’expression n’est pas sans limites. Il se fait rapidement « recadré » par le chef du gouvernement du Québec, M. Legault et se ravise. Mais n’y a-t-il pas un simple bon sens à penser et à oser dire : « on ne crie pas au feu dans une salle de cinéma bondée » ? 

Si j’utilise l’humour, la caricature, je m’interroge sur mes intentions. Je mesure aussi le contexte dans lequel j’utilise la caricature.  

CONCLUSION 

Pour répondre à la question de départ, instiller la peur pour combattre le terrorisme islamiste ne suffit certainement pas. Elle doit  être complétée par l’histoire et  l’éducation qui aident  à la compréhension de la vie sociale et politique et au vivre ensemble.  Pour moi et pour beaucoup d’autres certainement, s’y ajoutent le bon sens et surtout,  l’évangile de Jésus-Christ… indépassable ! 

L’évangile me dit d’aimer et comment aimer.  Il m’invite au respect, à l’humilité, à la vigilance, à rendre à César ce qui lui appartient et à Dieu ce qui est à Dieu, à veiller à la pureté de mes intentions, à mesurer la portée de l’expression de mes idées. Ainsi, il prépare à voir la « Joyeuse Lumière » du Ressuscité car, si  le Royaume des Cieux n’est pas de ce monde, c’est bien ici qu’il prend naissance.  

 Bernadette MASEREEL  

Chimay, 10 novembre 2020 

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